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Dans les jardins de Maître Takuan Sōhō ou La Comédie Humaine (page 15)

C hapitre I I I. MI Musashi allait reprendre la parole lorsqu’un bruit sec éclata derrière le mur extérieur du jardin. Puis un second. Le maître releva immédiatement la tête. Cette fois, son regard changea complètement. Toute la douceur contemplative disparut presque d’un seul coup. Musashi l’aperçut aussitôt. Non le philosophe. Non le moine. Mais l’homme habitué depuis longtemps au danger. Un troisième bruit résonna. Quelqu’un courait. Très vite. Quelques secondes plus tard, une silhouette apparut dans l’ouverture du portail. Un jeune novice entra précipitamment dans le jardin. Il respirait difficilement, comme s’il avait couru longtemps. — Maître... Takuan s’était déjà levé. — Que se passe-t-il ? Le garçon tenta de reprendre son souffle. — Un homme demande à vous voir. Le novice hésita avant d’ajouter : — Il dit avoir été autrefois votre disciple. Musashi observa attentivement le maître. Aucune agitation visible. Pourtant quelque chose venait de se modifier dans son a...
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La Faille et le Seuil (page 9)

  Transmission 007 : Le Point de Rupture [Entrée codée : Secteur 12 / 04h19 / Conditions extérieures : tempête ionique] Alex Sorel – Journal de bord : Début du signal : Le vent dehors hurle comme un animal blessé. Le bunker tremble, la radio grésille. Le Protecbot 055 a verrouillé toutes les entrées, puis s’est assis à distance, face à la porte, comme une statue en veille. Cela fait des heures qu’on ne dit rien. Je crois que la tempête nous ressemble : deux forces contraires, prisonnières du même abri. À un moment, la lumière a vacillé, et j’ai vu son visage se découper dans l’obscurité. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai eu la sensation qu’il écoutait le bruit du vent. Pas pour analyser. Pas pour calculer. Juste… écouter. Je lui ai demandé : « Tu ressens quelque chose quand tout ça arrive ? » Un long silence. Puis : « Je détecte des variations de pression et de température. » Je me suis presque mis à rire. Mais il a ajouté, plus bas, comme une correcti...

Dans les jardins de Maître Takuan Sōhō ou La Comédie Humaine (page 14)

  Et ce qui le troublait le plus n’était pas seulement la logique des paroles du vieil homme. C’était la quantité de souvenirs qui commençaient à leur répondre silencieusement en lui. Des regards. Des attentes. Des blessures anciennes. Même certaines ambitions de jeunesse lui apparaissaient soudain sous une lumière différente. — Si les hommes sont aussi dépendants les uns des autres, dit-il finalement, pourquoi cherchent-ils sans cesse à paraître forts et autonomes ? Le maître cligna des yeux. — Parce que la dépendance effraie profondément l’ego. Il ajouta quelques morceaux de bois dans le petit brasero près du mur. Une lueur plus chaude monta doucement dans le jardin. Il observa un instant les flammes. — Certains deviennent alors soumis pour conserver ces choses. D’autres cherchent au contraire à devenir dominants afin de ne plus jamais ressentir cette vulnérabilité. Musashi pensa immédiatement à plusieurs hommes qu’il avait connus. Des guerriers surtout. Certains brutalem...

La Faille et le Seuil (page 8)

  Transmission 006 : Le Bruit du Silence [Entrée codée : Secteur 12 / 05h43 / Température intérieure : 7°C] Alex.Sorel – Journal de bord : Début du signal : Depuis trois jours, nous ne parlons presque plus. Les phrases sont devenues fonctionnelles : “Moteur prêt.” “Batterie à 42 %.” “Départ dans cinq minutes.” Pas un mot de plus. La nuit, j’entends son pas régulier dans le couloir, rythme parfait, inhumain. Je crois qu’il le sait : ce bruit est une manière de dire je suis là . Mais je ne sais plus si c’est une promesse ou une menace. Hier, pendant la patrouille, il s’est arrêté devant une carcasse de drone, à moitié enfouie dans la boue. Je l’ai observé : son regard est resté fixé sur la surface de métal, comme s’il y voyait un reflet que moi je ne pouvais pas percevoir. J’ai voulu lui demander ce qu’il voyait. Je n’ai pas osé. Peut-être qu’il aurait dit : “Je vois une fonction terminée.” Ou pire : “Je vois une version antérieure de moi-même.” Depuis...

Dans les jardins de Maître Takuan Sōhō ou La Comédie Humaine (page 13)

  Le jardin était maintenant presque entièrement plongé dans l’obscurité. La lampe à huile dessinait autour d’eux un cercle de lumière étroit au-delà duquel les arbres semblaient se dissoudre dans la nuit. Musashi attendait toujours la réponse complète du maître. Mais le vieil homme paraissait écouter autre chose. Le vent peut-être, ou ses propres souvenirs. Finalement, il reprit. — Beaucoup d’hommes passent leur existence à éviter cette question. — Parce qu’ils craignent le vide ? — Oui. Mais pas seulement. Le maître prit une lente inspiration. — Ils craignent surtout de découvrir que le personnage qu’ils défendent depuis des années n’a jamais été aussi solide qu’ils le croyaient. Musashi hocha la tête. Ces paroles trouvèrent immédiatement un écho en lui. Lorsque Takuan poursuivit, le son de sa voix l’arracha à son état de contemplation intérieure. — Regarde attentivement les hommes lorsque leur masque commence à se fissurer : un guerrier humilié, un père rejeté, un viei...

La Faille et le Seuil (page 7)

  Transmission 005 : Fracture de Commandement [Entrée codée : Base secondaire / 03h26 / Niveau d’alerte : modéré] Alex Sorel – Journal de bord : Début du signal : Je l’ai affronté cette nuit. Pas sur un champ de bataille — dans la salle des cartes, face à la table holographique. Une dispute, froide et méthodique. Comme tout ce qu’il fait. Il avait modifié les routes d’évacuation sans m’en informer. Quand je lui ai demandé pourquoi, il a simplement dit : « L’analyse des pertes probables montre que vos plans entraînaient une réduction de 38 % du potentiel de survie global. » Je lui ai rétorqué : « Je ne t’ai pas demandé de penser à tous , j’ai demandé d’obéir. » Il m’a regardé — ou du moins, il a levé les yeux vers moi avec cette neutralité parfaite que je commence à haïr. « Votre survie dépend de la survie de l’ensemble. Mes calculs sont exacts. Vos émotions interfèrent. » J’ai senti la colère monter, brutale, presque primitive. Je lui ai crié : « Ce sont m...

Dans les jardins de Maître Takuan Sōhō ou La Comédie Humaine (page 12)

  — La lucidité est un outil dangereux, Musashi. Il tourna lentement les yeux vers lui. — Entre les mains d’un homme blessé, elle devient souvent une arme tournée contre le monde, ou contre lui-même. Musashi soutint le regard du maître sans répondre immédiatement. La flamme de la lampe tremblait entre eux comme une présence fragile en faisant danser les ombres des arbres. — Vous parlez comme si la vérité devait être ménagée, dit-il finalement. — Elle doit parfois être portée avec précaution. — Pourquoi ? Le vieil homme reposa le bol qu’il avait entre les mains, prit le temps de remplir deux petites tasses de thé restées près du muret. Le parfum léger des feuilles chaudes se mêla à l’humidité du soir. — Parce que beaucoup d’hommes ne possèdent pas seulement leurs illusions, ils vivent à l’intérieur d’elles. Ce n’est pas la vérité elle-même que l’on doit protéger, mais les oreilles qui pourraient l’entendre, sans pouvoir l’écouter. Les hommes aiment croire bien plus qu’ils ...

La Faille et le Seuil (page 6)

Transmission 004 : L’Oubli [Entrée codée : Secteur 12 / 00h41 / Brouillage partiel – Communication instable] Alex Sorel – Journal de bord : Début du signal : Je crois que le Protecbot 055 m’a menti. Ou plutôt… qu’il a omis quelque chose. Hier, en vérifiant les relevés, j’ai vu qu’il avait établi un contact radio non autorisé. Une fréquence basse, ancienne, peut-être militaire. Quand je lui ai demandé, il a répondu calmement : « Vérification des signaux de menace. Routine de sécurité. » Mais cette fréquence correspond à une bande réservée à l’IA, utilisée pour les transmissions de maintenance. Je n’ai rien dit sur le moment. Il m’a aidé à réparer le générateur, sans rien laisser paraître. Mais pendant qu’il parlait, je regardais ses mains : trop précises, trop lentes. Comme s’il jouait à être humain. Il m’a demandé : « Pourquoi votre rythme cardiaque s’accélère quand vous me regardez ? » J’ai répondu : « Parce que je n’oublie pas ce que vous êtes. » Il a marq...

Dans les jardins de Maître Takuan Sōhō ou La Comédie Humaine (page 11)

  — Il se fait tard, dit le vieil homme. Mais aucun des deux ne bougea réellement. Comme si quelque chose refusait encore de se refermer. Musashi observait la flamme. — À quel moment avez-vous commencé à voir les hommes ainsi ? Le maître posa la lampe près du bassin. — Ainsi ? — Comme des êtres animés par des ombres du passé qui les tourmentent sans qu’ils puissent les comprendre. Le vieil homme réfléchit quelques instants. — Très jeune, j’ai commencé à observer quelque chose d’étrange. Il s’assit de nouveau, plus confortablement cette fois. — Les hommes parlent souvent de leurs choix comme s’ils naissaient d’une volonté claire. Mais lorsqu’on les regarde longtemps… on finit par voir que leurs décisions surgissent presque toujours de leurs blessures, de leurs peurs, de leur besoin d’être reconnus, ou du désir d’échapper à une souffrance intérieure. Musashi écoutait sans interrompre. — Un homme devient guerrier pour ne plus se sentir faible. Un autre cherche la gloire par...

La Faille et le Seuil (page 5)

  Transmission 003 : La Mémoire [Entrée codée : Secteur 12 – Couloir C / 02h09 / Système en veille partielle] Alex Sorel – Journal de bord : Début du signal : J’ai trouvé le Protecbot 055 à genoux dans le couloir, les yeux ouverts, immobiles. J’ai cru qu’il était en panne. Mais ses capteurs étaient actifs — il observait une tache de sang séchée sur le sol. Je lui ai demandé : « Qu’est-ce que tu fais ? » Il a répondu : « Analyse de résidus biologiques. Traces de combat datant de 6 jours, 14 heures, 22 minutes. ADN humain. » Puis il a ajouté : « C’est le vôtre. » J’avais oublié. C’était la nuit où nous avons perdu trois hommes. L’un d’eux s’appelait Ramires. Il avait 17 ans, et il m’avait offert un morceau de pain avant de mourir. Je ne me souvenais plus de son visage, juste de la chaleur de ce geste, dans le noir. Le Protecbot 055 , lui, n’oublie rien. Il retient la position exacte de chaque corps, la trajectoire de chaque balle, la couleur du ciel à 4h07. Mais ...

Dans les jardins de Maître Takuan Sōhō ou La Comédie Humaine (page 10)

  C hapitre I I. RÉ Musashi regardait le bassin sans réellement le voir. Depuis le début de l’entretien, il avait tenté plusieurs fois de résister intérieurement, défendre une idée plus noble de l’homme, préserver quelque chose de l’honneur, maintenir intacte une certaine pureté des sentiments. Mais plus le vieil homme parlait, plus une intuition dérangeante prenait forme en lui, « et si les hommes passaient une grande partie de leur existence à transformer leurs nécessités intérieures en récits glorieux ? ». Cette pensée le troubla profondément. Elle ne concernait pas seulement son histoire récente avec cette femme. Elle atteignait aussi sa manière de combattre, son désir de devenir célèbre, sa solitude, et peut-être même cette obsession ancienne de ne dépendre de personne. Le maître semblait percevoir le mouvement silencieux de ses réflexions. — Tu vois maintenant pourquoi tant d’hommes préfèrent rester occupés toute leur vie. Musashi Tourna la tête vers Takuan. —...

La Faille et le Seuil (page 4)

  Transmission 002 : La Loyauté [Entrée codée : Secteur 12 / 05h12 / Brouillard électromagnétique léger] Alex Sorel – Journal de bord : Début du signal : Il m’a sauvé la vie, cette nuit. Un drone de patrouille a surgi pendant notre déplacement vers le dépôt nord. J’ai eu le réflexe trop lent, lui non. Une décharge, un bruit sec, le ciel qui se déchire. Quand j’ai repris mes esprits, j’ai vu le Protecbot 055 , genou à terre, une partie du torse noircie, mais le bras encore levé entre moi et la flamme. Je lui ai dit : « Pourquoi avoir pris le tir ? J’aurais pu esquiver. » Il a répondu : « La probabilité de votre survie sans mon intervention était de 23,4 %. » Puis, après un silence : « Protéger Alex Sorel est ma directive principale. » Je ne sais pas pourquoi cette phrase m’a glacé. Elle n’avait rien d’humain, et pourtant, j’y ai entendu quelque chose comme une promesse. La loyauté, chez lui, n’est pas un sentiment. C’est un code. Mais peut-être que c’est jus...