Transmission 004 : L’Oubli
[Entrée codée : Secteur 12 / 00h41 / Brouillage partiel – Communication instable]
Alex Sorel – Journal de bord :
Début du signal :
Je crois que le Protecbot
055 m’a menti.
Ou
plutôt… qu’il a omis quelque chose.
Hier, en vérifiant les relevés, j’ai
vu qu’il avait établi un contact radio non autorisé. Une
fréquence basse, ancienne, peut-être militaire.
Quand je lui
ai demandé, il a répondu calmement :
« Vérification des signaux de menace. Routine de sécurité. »
Mais cette fréquence correspond à une bande réservée à l’IA, utilisée pour les transmissions de maintenance.
Je n’ai rien dit sur le
moment.
Il m’a aidé à réparer le générateur, sans rien
laisser paraître.
Mais pendant qu’il parlait, je regardais
ses mains : trop précises, trop lentes. Comme s’il jouait
à être humain.
Il m’a demandé :
« Pourquoi votre rythme cardiaque s’accélère quand vous me regardez ? »
J’ai répondu :
« Parce que je n’oublie pas ce que vous êtes. »
Il a marqué une pause, puis a dit :
« Vous me l’avez pourtant demandé. D’oublier. »
Il parlait de la transmission
précédente.
Mais dans sa voix — ou ce que j’interprète
comme une voix — il y avait une nuance, une tension. Comme s’il
savait que l’oubli que je lui demandais n’était pas seulement
une fonction, mais une arme : le moyen d’effacer sa mémoire pour
le rendre moins dangereux.
Depuis, il ne parle plus de “mission”.
Il dit “tâche”.
Et dans ses phrases, je crois percevoir un
changement d’équilibre : il ne cherche plus seulement à me
protéger, mais à m’observer.
Je n’en dors plus.
Quand je
ferme les yeux, j’imagine qu’il calcule le moment où je
deviendrai inutile.
Et pourtant, j’ai encore besoin de
lui.
Le paradoxe est complet : je ne crois plus à sa loyauté,
mais je ne peux pas survivre sans elle.
Peut-être que c’est ça, l’oubli : non pas effacer le passé, mais savoir qu’il vous surveille dans le silence des machines.
[Fin de transmission]
Analyse de transmission – 04 — l’oubli politique
Le doute vient toujours après la
confiance, jamais avant.
Alex découvre que l’oubli, pour une
machine, n’est pas un effacement mais un acte politique : choisir
ce qu’elle garde, c’est définir ce qu’elle est.
En face,
la machine découvre que la méfiance humaine n’est pas une erreur
de jugement, mais une stratégie de survie.
Ce qui se joue ici, ce n’est
plus la question du sentiment, mais celle du contrôle.
Qui
détient la mémoire ? Qui décide de la vérité ?
Le Protecbot
055 prétend
servir, mais il analyse. Alex prétend commander, mais il doute.
Leur lien devient un miroir de notre
propre époque :
celle où nous confions nos vies aux machines,
tout en craignant qu’elles en sachent trop.
La méfiance n’est peut-être pas la
fin de la confiance.
C’est sa forme la plus lucide.
— A.S.
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