— La lucidité est un outil dangereux, Musashi.
Il tourna lentement les yeux vers lui.
— Entre les mains d’un homme blessé, elle devient souvent une arme tournée contre le monde, ou contre lui-même.
Musashi soutint le regard du maître sans répondre immédiatement. La flamme de la lampe tremblait entre eux comme une présence fragile en faisant danser les ombres des arbres.
— Vous parlez comme si la vérité devait être ménagée, dit-il finalement.
— Elle doit parfois être portée avec précaution.
— Pourquoi ?
Le vieil homme reposa le bol qu’il avait entre les mains, prit le temps de remplir deux petites tasses de thé restées près du muret. Le parfum léger des feuilles chaudes se mêla à l’humidité du soir.
— Parce que beaucoup d’hommes ne possèdent pas seulement leurs illusions, ils vivent à l’intérieur d’elles. Ce n’est pas la vérité elle-même que l’on doit protéger, mais les oreilles qui pourraient l’entendre, sans pouvoir l’écouter. Les hommes aiment croire bien plus qu’ils n’aiment savoir.
Il tendit une tasse à Musashi.
— Retire brutalement à un homme la croyance qu’il est aimé pour ce qu’il imagine être, la certitude que ses ambitions lui donneront enfin la paix, ou l’idée qu’il contrôle réellement sa propre existence.
Il s’interrompit un instant.
— ... et tu découvriras parfois non un esprit libéré, mais un être vidé de toute direction intérieure.
Musashi prit la tasse sans boire.
— Alors il faudrait mentir aux hommes ?
Le maître eut un très léger sourire.
— Non. Mais il faut comprendre qu’une conscience ne traverse pas certaines vérités sans en faire payer le prix.
Au loin, quelque part derrière les collines, un chien aboya encore. Puis plus rien. Musashi observait la vapeur monter lentement de sa tasse.
— Lorsque cette femme est partie, dit-il finalement, j’ai d’abord cru souffrir de son absence. Mais plus les jours passaient, plus quelque chose d’autre apparaissait.
Il hésita. Comme si le simple fait de formuler cette pensée lui coûtait encore.
— J’ai commencé à voir combien de choses en moi dépendaient de son regard.
La flamme vacilla légèrement dans un mouvement d’air.
— Ma valeur. Ma force. Même ma manière d’habiter le monde.
Il eut un rire bref, presque amer.
— Et je me suis demandé combien de mes décisions avaient réellement été libres.
Le maître l’écoutait avec une attention silencieuse. Puis il demanda doucement :
— Et qu’as-tu ressenti en découvrant cela ?
Musashi répondit presque aussitôt.
— Du dégoût.
Le vieil homme acquiesça lentement. Comme s’il connaissait déjà ce sentiment par expérience.
— Oui. Beaucoup d’hommes traversent cela lorsqu’ils commencent à se voir avec moins d’illusions.
Il posa sa tasse près de lui.
— Ils découvrent que leur générosité contenait parfois un besoin d’être aimés. Que leur courage cachait une peur ancienne. Que certaines fidélités étaient aussi des dépendances. Et que même leur image d’eux-mêmes avait été construite à partir du regard des autres.
Musashi serrait légèrement sa tasse entre ses mains.
— Alors que reste-t-il lorsqu’on retire tout cela ?
Le maître contempla un instant la nuit. Puis il se décida.
— C’est précisément la question qui effraie tant les hommes.
Le jardin était maintenant presque entièrement plongé dans l’obscurité.
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