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Dans les jardins de Maître Takuan Sōhō ou La Comédie Humaine (page 15)


Chapitre III. MI




Musashi allait reprendre la parole lorsqu’un bruit sec éclata derrière le mur extérieur du jardin. Puis un second. Le maître releva immédiatement la tête. Cette fois, son regard changea complètement. Toute la douceur contemplative disparut presque d’un seul coup.

Musashi l’aperçut aussitôt. Non le philosophe. Non le moine. Mais l’homme habitué depuis longtemps au danger. Un troisième bruit résonna. Quelqu’un courait. Très vite. Quelques secondes plus tard, une silhouette apparut dans l’ouverture du portail.

Un jeune novice entra précipitamment dans le jardin. Il respirait difficilement, comme s’il avait couru longtemps.

— Maître...

Takuan s’était déjà levé.

— Que se passe-t-il ?

Le garçon tenta de reprendre son souffle.

— Un homme demande à vous voir.

Le novice hésita avant d’ajouter :

— Il dit avoir été autrefois votre disciple.

Musashi observa attentivement le maître. Aucune agitation visible. Pourtant quelque chose venait de se modifier dans son attitude. Une tension extrêmement discrète. Presque invisible. Mais réelle. Takuan demeura silencieux un instant.

Puis il demanda d’une voix plus basse :

— Son nom ?

Le novice baissa légèrement les yeux.

— Hideo.

Le vent traversa soudain les bambous derrière le mur du jardin. Et pour la première fois depuis le début de leur entretien, Musashi eut l’impression d’apercevoir chez le maître quelque chose qui ressemblait non à de la peur, mais à une mémoire restée enfouie par crainte de la lumière de la vérité.

Le novice attendait toujours près du portail. Essoufflé. Inquiet. Comme s’il pressentait lui-même qu’il venait d’introduire quelque chose de fragile dans le silence du jardin. Mais Musashi ne regardait plus le jeune homme. Toute son attention demeurait tournée vers Takuan. Le maître était resté immobile.

Depuis le début de leur entretien, il avait parlé des rôles, des dépendances, des mécanismes cachés, et de ces personnages psychiques auxquels les hommes finissent par s’identifier.

Takuan finit par reprendre la parole.

— Où est-il ?

— Dans le grand jardin du temple.

Le maître acquiesça lentement.

Puis il demanda :

— Est-il seul ?

Le novice hésita.

— Oui, maître.

Takuan ferma brièvement les yeux. Comme un homme écoutant intérieurement quelque chose qu’il aurait préféré laisser dormir. Lorsqu’il les rouvrit enfin, son visage avait retrouvé son calme habituel. Mais Musashi percevait désormais autre chose. Ce calme ressemblait moins à une absence totale de trouble, qu’à une maîtrise longuement construite autour de certains troubles anciens.

Le maître tourna légèrement la tête vers le novice.

— Va préparer une lampe supplémentaire... fais-le patienter et sers-lui une tasse de thé.

Le garçon s’inclina rapidement puis disparut derrière les arbres. Le jardin redevint silencieux.

Presque timidement, Musashi prit la parole.

— Vous avez changé lorsque vous avez entendu ce nom.

Takuan ne répondit pas immédiatement.

— Oui.

Aucune justification. Aucune défense. Et cette simplicité troubla davantage encore le jeune guerrier.

— Cet homme représente donc encore quelque chose pour vous.

Le maître regardait le bassin dans le noir.

— Tous les êtres que nous rencontrons profondément laissent une trace. J’ai consacré beaucoup de temps à cet homme que j’ai aimé comme un fils.

Le vent harcelait les extrémités des arbres. Il s’insinua entre les bambous en faisant siffler leurs feuillages.

 

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