Musashi resta attentif. Le vieil homme parlait maintenant moins comme un maître et davantage comme quelqu’un revenant sur sa propre vie.
— Pendant des années, continua-t-il, j’ai cru que comprendre les ressorts cachés des êtres allait me rendre libre.
Il eut un petit sourire sans joie.
— En réalité, cela m’a d’abord rendu sec.
— Sec ? demanda Musashi.
— Oui. Je regardais les hommes comme on regarde des événements prévisibles. Leurs ambitions, leurs peurs, leurs séductions, leurs serments, tout me paraissait appartenir à la même grande agitation animale. Et le plus dangereux, c’est qu’une telle vision contient une part de vérité.
Musashi était satisfait. Le maître venait enfin de nommer clairement le risque qu’il percevait depuis le début sans parvenir à le formuler.
— Qu’est-ce qui vous en a empêché de tomber dans ce piège ? demanda-t-il plus bas.
Le vieil homme observa longtemps les nuages.
Puis, presque dans un souffle :
— La souffrance des êtres.
Musashi ne bougea pas.
— Même lorsque les hommes jouent, leur douleur reste réelle. Même lorsque leurs attachements naissent de vieilles habitudes, leur perte les déchire réellement. Même lorsque l’ego déforme l’amour, l’abandon peut briser une vie.
Il se tourna vers Musashi et il ajouta :
— Écoute bien ceci, voir comment ces processus se déroulent ne donne aucun droit au mépris.
Longtemps, aucun des deux ne parla.
— La plupart des hommes ne mentent pas consciemment, reprit-il. Ils habitent simplement des illusions que le vivant a lentement bâties en eux.
Musashi baissa les yeux vers ses propres mains. Des mains faites pour tenir un sabre, frapper, survivre, imposer une présence. Et pourtant, depuis plusieurs semaines, aucune victoire ne lui avait rendu cette stabilité intérieure qu’il croyait autrefois trouver dans le combat.
— Si ce que vous dites est vrai, commença-t-il lentement, alors la plupart des hommes ne vivent jamais réellement libres.
Les mots de Musashi semblèrent amuser Takuan. Il le considéra un instant, comme pour mesurer toute la naïveté qu’il sentait en lui.
— Libres de quoi ?
Musashi releva la tête aussitôt.
— De leurs peurs. De leurs besoins. Du regard des autres. De cette dépendance constante aux êtres, aux désirs, aux blessures…
Le vieil homme hocha doucement la tête.
— Oui. Tu as raison, très peu d’hommes sont capables d’observer leurs propres mouvements intérieurs sans immédiatement leur obéir. Mais ne fais pas l’erreur de croire que la liberté consiste à devenir insensible.
Le maître reprit son couteau, mais sans recommencer à couper les branches.
— Beaucoup de jeunes hommes blessés rêvent secrètement de cela après une rupture, ne plus avoir besoin de personne. Ne plus être atteints. Ne plus dépendre d’aucun regard.
Il tourna avec précaution la lame entre ses doigts.
— Ils appellent cela la force.
La phrase heurta immédiatement quelque chose de personnel.
— Et vous pensez que c’est faux ?
— Je pense que c’est souvent une vengeance déguisée contre sa propre vulnérabilité. Les hommes sont fragiles. Même les plus violents souffrent souvent de cette fragilité qui les offense au plus profond de leur âme. Pour se convaincre, ou pour se rassurer, que cette faiblesse ne commande pas leur être, ils deviennent méchants, voleurs, agressifs, et injustes.
Le silence retomba. Au loin, un chien aboya brièvement derrière les murs du jardin. Musashi sentit une irritation monter en lui. Pas seulement contre le maître. Contre cette étrange sensation d’être vu trop clairement.
— Vous ramenez toujours les choses à des mouvements invisibles de l’esprit, dit-il plus sèchement. Comme si derrière chaque décision humaine se trouvait forcément une peur, un manque, ou une stratégie du vivant. J’ai du mal à vous suivre...
Musashi soupira profondément. Ce qui l’irritait le plus n’était peut-être pas ce qu’il refusait. Mais ce qu’une part de lui reconnaissait déjà.
Photo Wordpress
Commentaires
Enregistrer un commentaire