Le maître posa son couteau. Longtemps il ne répondit pas. Musashi se demanda s’il avait eu raison de venir troubler le maître des lieux en cette heure du jour.
— Parce qu’un attachement, reprit-il soudainement, devient dangereux dès que l’esprit commence à confondre ce qu’il aime avec ce dont il dépend pour préserver l’image qu’il a de lui-même.
Une expression de perplexité passa sur le visage de Musashi.
— Beaucoup d’hommes ne souffrent pas seulement d’être quittés. Ils souffrent surtout de découvrir qu’ils avaient secrètement remis leur stabilité intérieure entre les mains d’un autre être.
Quelques feuilles glissèrent sur les pierres du jardin sous la poussée d’un souffle rasant. Un merle lança son chant depuis le mur d’enceinte.
— Et vous ? demanda soudain Musashi. Avez-vous aimé quelqu’un au point de devenir dépendant ?
Pour la première fois depuis son arrivée, le vieux sage demeura parfaitement immobile. Les oiseaux s’étaient tus. Puis il reprit lentement une branche entre ses doigts.
— Oui, dit-il simplement.
Comme si ce « oui » était un regrettable aveu.
Ce simple mot transforma légèrement l’air du jardin. Musashi le sentit immédiatement. Le maître ne regardait plus le bassin. Ni les arbres. Ni même son disciple. Son regard semblait posé sur quelque chose de beaucoup plus lointain.
— Et qu’avez-vous fait ? demanda Musashi plus bas.
Le vieil homme coupa la branche d’un geste net.
— J’ai commis la même erreur que presque tous les hommes lucides.
— Laquelle ?
Un sourire furtif passa sur le visage du maître.
— Croire que comprendre une chaîne suffit à s’en libérer.
Musashi resta silencieux. Il méditait ces derniers mots.
Le maître venait de reprendre son travail comme si la phrase n’avait eu aucune importance particulière. Pourtant quelque chose s’était déplacé. Jusqu’ici, le vieil homme parlait des hommes avec cette distance calme qu’il réservait habituellement aux animaux blessés, aux querelles, aux ambitions, et même à la mort.
Mais ce simple aveu venait d’introduire une faille. Et Musashi comprit soudain que cette faille l’intéressait davantage que toutes les leçons.
— Qui était-elle ? demanda-t-il.
Le maître eut un bref souffle amusé.
— Tu vois ? Même maintenant, ton esprit cherche à dessiner un visage avant d’examiner l’expérience que j’aurai vécue.
— Peut-être parce qu’un visage change tout.
— C’est précisément ce que les hommes aiment croire. Mais je ne pense pas que te parler de cette personne apporte une quelconque lumière sur les processus qui produisent les tensions au cœur de la relation.
Musashi allait répondre, mais le vieil homme leva légèrement la main. Alors il resta la bouche ouverte et son envie de se rebeller s’étouffa dans sa gorge.
— Ne te méprends pas sur ce que je dis. Les êtres sont uniques. Les voix, les regards, les gestes, les histoires… tout cela existe réellement. Mais les forces qui poussent les hommes les uns vers les autres sont souvent beaucoup moins nobles qu’ils l’imaginent. Nous éprouvons des sentiments, mais nous ne savons pas d’où ils viennent. Sont-ils seulement des productions de notre constitution, ou sont-ils parfois de simples conditionnements. Des façons de penser le monde et la vie que notre milieu familial nous a transmises.
Il prit une petite pierre tombée près du bassin et la fit rouler entre ses doigts. Son geste délicat captiva l’attention du jeune guerrier.
— La solitude effraie presque tous les êtres vivants. Très peu savent demeurer longtemps seuls sans sentir leur esprit se déformer.
— Pourtant vous vivez seul. Et vous semblez trouver la sérénité, comment faites-vous, vous, au bout de toutes ces années ?
— Non. Je vis séparé. Ce n’est pas la même chose.
Musashi releva les yeux vers lui. Le maître poursuivit calmement en pointant de son index les arbres du jardin.
— Vois ces pins. Ils ne marchent pas ensemble. Ils ne parlent pas. Pourtant aucun ne pousse complètement isolé. Même leurs racines finissent par se chercher sous la terre. Je suis l’apprenti de ces arbres, je les imite. Parce qu’ils savent demeurer reliés sans se posséder.
Musashi observa un instant les troncs sombres.
— Vous comparez encore les hommes aux arbres et aux bêtes. Mais les humains ont certainement plus de besoins que les plantes et les animaux, ne croyez-vous pas ?
— Parce que les hommes passent leur existence à inventer des mots compliqués pour oublier qu’ils viennent du monde naturel. Et puis, tu sais, nous devons beaucoup aux animaux et aux arbres. J'ai appris presque tout ce que je sais de la vie en observant la nature.
Le ton n’était ni méprisant ni agressif, mais légèrement las. Comme quelqu’un répétant depuis longtemps une vérité que presque personne ne souhaitait entendre. Musashi sentit de nouveau cette résistance intérieure se lever en lui. Les paroles du maître heurtaient tout ce qu'on lui avait appris depuis l'enfance.
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