Aucun des deux ne parla immédiatement. Le maître ne semblait ni surpris ni contrarié. Au contraire, il souriait généreusement.
— Ai-je dit que le vivant ne peut produire que des comportements médiocres ou égoïstes ?
— N’est-ce pas ce que vous suggérez depuis le début ?
Le vieil homme secoua doucement la tête.
— Non. Je dis quelque chose de plus difficile. De plus subtil.
Il prit entre ses doigts une feuille tombée près de lui.
— Même le sacrifice peut naître d’attachements profondément enracinés dans le vivant. Une mère protège parfois son enfant jusqu’à la mort. Certains animaux se laissent dépérir après la perte de leur compagnon. D’autres affrontent des prédateurs pour défendre leur groupe.
Il laissa la feuille s’envoler doucement.
— Le vivant est capable de produire la tendresse, la fidélité, le courage, et même le sacrifice. Ce qui blesse l’orgueil humain, ce n’est pas que ces choses soient fausses. C’est qu’elles puissent exister sans avoir besoin d’être surnaturelles.
Musashi resta immobile. Cette fois, il ne trouva pas immédiatement quoi répondre. Car le piège commençait à lui apparaître. Soit il refusait complètement les paroles du maître ; soit il devait accepter que certaines des plus grandes émotions humaines plongent leurs racines dans des nécessités beaucoup plus anciennes que les récits glorieux des hommes.
Le vent fit frémir les bambous derrière eux. Musashi avait soif, il pensa à se lever et à marcher vers la fontaine, mais une question excitait sa langue.
Il se tourna vers son maître et lui dit :
— Et vous… cela ne vous attriste jamais ?
Takuan lui répondit tout d’abord par un sourire empli de compréhension.
— Tous les jours.
Le jour baissait encore. La lumière qui traversait les branches avait pris cette couleur pâle et poussiéreuse des fins d’après-midi d’automne. Dans le bassin, les reflets du ciel commençaient déjà à se troubler. Musashi observait le maître avec une attention nouvelle.
Jusqu’ici, il avait surtout entendu dans ses paroles de la lucidité, du détachement, parfois même une forme de cruauté calme. Mais cette dernière réponse avait laissé apparaître autre chose. Une fatigue plus ancienne.
— Alors pourquoi continuer ? demanda-t-il.
— Continuer quoi ?
— À observer les hommes. À leur parler. À transmettre tout cela.
Le vieux guerrier resta silencieux un moment. Puis il désigna doucement le jardin autour d’eux.
— Regarde attentivement ce lieu, dit-il.
Musashi obéit sans comprendre. Les pierres. Les mousses. Les branches tordues. Le bruit discret du vent dans les bambous. Un chat gris traversant lentement le fond du jardin avant de disparaître derrière un muret.
— Rien ici n’ignore ce qu’est la lutte, reprit le maître. Pas même les arbres.
Il prit une poignée de terre sèche entre ses doigts.
— Le vivant dévore, concurrence, craint, désire, protège, s’attache et disparaît sans cesse.
La terre s’échappa lentement entre ses mains.
— Pourtant... malgré cela, certaines choses demeurent étonnamment belles.
Musashi sentit cette phrase le troubler davantage que les précédentes. Parce qu’elle ne ressemblait pas à une conclusion philosophique, mais plutôt à un aveu.
— Ce qui m’a longtemps trompé, poursuivit Takuan, lorsque j’étais plus jeune, c’était que je croyais devoir choisir entre deux erreurs.
Il leva deux doigts devant lui.
— La première erreur consiste à idéaliser l’homme et fermer les yeux sur ce qu’il est.
Puis il abaissa un doigt.
— La seconde, revient à voir clairement les mécanismes du vivant... et finir par mépriser toute existence.
Il baissa lentement la main.
— Beaucoup d’hommes lucides tombent dans ce second piège.
Musashi resta attentif. Le vieil homme parlait maintenant moins comme un maître et davantage comme quelqu’un revenant sur sa propre vie.
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