Musashi serra la mâchoire.
— Vous trouvez cela ridicule ?
Le vieil homme tourna la tête vers lui.
—
Non.
— Alors pourquoi avez-vous ce regard ?
— Parce que
tu crois encore que cette souffrance ne parle que de cette femme.
Au-delà du jardin, des voix lointaines descendaient encore du chemin principal où passaient quelques voyageurs.
Musashi laissa longtemps son regard dériver sur la surface immobile du bassin.
— Je ne serais donc qu’un animal de plus ?
Le maître eut un très léger sourire. Presque triste.
— Un animal qui compose des poèmes pour expliquer ses liens. C'est peut-être là notre seule différence avec les bêtes.
Il essuya lentement ses mains avec un morceau de toile suspendu près du bassin. Puis il reprit son petit couteau et retourna s’asseoir près du pin.
Musashi demeura debout quelques instants encore. Comme s’il espérait autre chose. Une parole plus douce, peut-être, ou une contradiction. Mais rien ne vint. Alors il finit par s’asseoir à son tour sur la pierre plate qui longeait le jardin.
Takuan contempla un moment une branche avant de décider où la couper. Il choisit finalement un nœud qui lui sembla juste.
— Sais-tu ce qui trouble le plus les hommes lorsqu’ils souffrent d’un abandon ?
Musashi répondit aussitôt.
— La perte, sans doute ?
Le maître secoua doucement la tête.
— Non. Ce qui les trouble le plus, c’est la découverte de leur propre attachement. Ils pensent : « mais pourquoi ne puis-je accepter qu'elle puisse vivre sans moi ? » ou encore : « dois-je me sentir dévalorisé si l'on peut me quitter ainsi ? ». Tant que le désir circule librement, chacun se croit maître de lui-même. Mais lorsqu’une présence disparaît, quelque chose d’ancien remonte à la surface.
Musashi gardait les yeux fixés sur le bassin. Le chant de l’eau tombant de la bouche de pierre semblait apaiser ses tensions. Les paroles de Takuan continuèrent de résonner en lui.
Il finit par demander :
— Quelque chose d’ancien, quelle est cette chose, Takuan ?
— Oui, plus ancien que ton nom. Plus ancien que tes idées sur toi-même. Plus ancien même que les récits par lesquels les hommes se donnent l’illusion d’être différents du reste du vivant. Sans doute faut-il le chercher dans les racines de notre espèce. Dans les traces de notre origine.
Un insecte tournoyait au-dessus de l’eau stagnante. Le maître le suivit un instant du regard. Musashi sentait que son maître évoquait des questions auxquelles il n'avait jamais réfléchi.
— Observe un chien séparé de celui qui le nourrit. Observe un cheval privé trop longtemps de son compagnon d’écurie. Observe même certains oiseaux lorsque leur partenaire disparaît. Tu y remarqueras la peur, l’agitation, la perte de sommeil, l’attente, et cette étrange douleur que les hommes aiment recouvrir de mots plus nobles. Ou peut-être n'est-ce pas une question d'amour pour les mots, mais d'un besoin de dénier certains aspects de notre constitution.
Musashi écoutait en observant le sol. Des chenilles rougeâtres serpentaient à la queue leu leu entre les feuilles qui recouvraient les pierres plates de la cour. Il releva lentement la tête lorsque il trouva les mots qui se bousculaient en lui.
— Vous réduisez donc l’amour à des réflexes et des pulsions instinctives qui relèvent de notre origine animale ?
Le maître sourit avec tendresse et ses lèvres s’entrouvrirent juste assez pour que le jeune samouraï remarque l’éclat de l’émail de ses dents.
— Non. Ce sont les hommes qui ajoutent sans cesse des mots immenses à des mécanismes qu’ils supportent mal de reconnaître. Lorsqu’ils croient parler d’amour, ils parlent souvent de désir et de possession. Ils parlent aussi d'incomplétude sans pouvoir véritablement accepter ce constat.
Musashi sentit monter en lui une irritation familière. Cette manière qu’avait le vieil homme de parler calmement des choses les plus douloureuses lui donnait parfois l’impression d’être disséqué vivant.
— Pourtant, dit-il, il existe des attachements qui dépassent le simple besoin.
— Bien sûr. Lorsqu’il s’agit de trouver quelque chose à offrir et non à prendre.
— Alors pourquoi parler de chaînes ?
Le maître posa son couteau. Longtemps il ne répondit pas. Musashi se demanda s’il avait eu raison de venir troubler le maître des lieux en cette heure du jour.
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